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Mon père a été tué deux semaines après mon quinzième anniversaire. Il était dentiste à Aguachica, une petite ville au nord-est de la Colombie. Un jour, des hommes sont entrés dans son cabinet et ont tiré sur lui et sur ma  cousine, Luche, qui lui donnait un coup de main comme réceptionniste. Elle avait dix-neuf ans.

On a installé les deux cercueils chez nous, dans le salon. Les gens sont venus nombreux présenter leurs condoléances mais, à un moment donné, je me suis trouvé seul. J’ai regardé mon père et Luche côte à côte dans leurs cercueils et je me suis dit : « Pourquoi deux dans ma famille ? Dans beaucoup de familles, il n’y a qu’une personne qui est tuée, alors pourquoi deux dans la mienne ? Et pourquoi mon père ?... Pourquoi mon père ! Et pourquoi Luche ?

Luche n’avait jamais fait de tort à personne. Mon père non plus. Il soignait gratuitement les gens qui n’avaient pas les moyens de payer. Et ma cousine avait à peine commencé à vivre. Elle voulait devenir médecin. C’est pour ça qu’elle aidait mon père.

 Normalement j’aurais dû être avec eux ce matin-là. Au moment où mon père partait pour le travail, je lui avais couru après en criant :

- Attends-moi ! Je n’ai pas cours aujourd’hui, j’aimerais venir avec toi.

Mais il s’était retourné en disant :

- Tu n’es pas prêt, et je n’ai pas le temps d’attendre.

Il était parti sans moi, et j’avais échappé à la mort.

Je militais déjà pour la paix avant que mon père soit tué. Six semaines plus tôt, j’avais participé à un meeting avec des enfants et des adultes venus de toute la Colombie, et nous avions décidé de créer le Mouvement pour la Paix. J’avais même pris la parole, croyant tout savoir de la guerre et de ses répercussions sur les enfants. Je pensais avoir compris parce qu’Aguachica était au cœur du conflit. Il y avait des bagarres dans la rue la nuit et j’étais souvent réveillé par des coups de feu. En allant à l’école le matin, je voyais les traces des fusillades : du sang sur les trottoirs et les bâtiments criblés de balles. J’avais vu aussi les victimes à la morgue, non loin du cabinet de mon père.

Je parlais de tous ces problèmes avec assurance comme si je savais ce qu’était la guerre... Mais le jour où mon père a été abattu, j’ai vraiment compris ce que ce mot signifiait et j’ai su aussi ce qu’était l’envie de se battre. Quand la guerre vous frappe personnellement, on fait inévitablement un pas vers la violence, même si l’on est un farouche partisan de la paix.

C’est à ce piège qu’ont été pris tant de gens de mon pays.

Toute ma vie j’ai connu la guerre, comme mes parents, et rares sont les Colombiens qui peuvent se rappeler un temps où la guerre ne sévissait pas quelque part dans le pays. Mais elle n’a pas toujours été aussi féroce qu’aujourd’hui où tant de groupes armés se battent les uns contre les autres : les mouvements de guerrilla, les groupes paramilitaires, l’armée nationale... Certains disent qu’ils se battent pour les pauvres, mais les pauvres ont souffert plus que tout le monde dans cette guerre. Je crois qu’il y en a qui se battent par vengeance, par goût du pouvoir, ou parce qu’ils sentent qu’ils n’ont pas d’autre choix. Des jeunes s’engagent dans les groupes armés parce que leur famille est pauvre et qu’ils ne voient pas d’autre moyen de s’en sortir.

Pendant de nombreuses années, les habitants d’Aguachica ont réussi à rester en dehors de cette guerre. Les gens se réfugiaient ici pour échapper à la violence. Il en est venu de toute la Colombie, des plaines de l’est, des provinces côtières du nord, et des hautes montagnes qui divisent notre pays. Pendant des années, ces gens de cultures différentes ont vécu en bonne intelligence à Aguachica, partageant tout : les fêtes, la nourriture et les jeux.

Mon frère, Andrés, est né en 1976 et moi en 1981. Nous avons eu une enfance idyllique et privilégiée à bien des égards. La semaine, nous habitions en ville, dans la grande maison où mon père avait son cabinet dentaire, mais chaque week-end nous allions dans notre ferme à une quinzaine de kilomètres. Mon père adorait cet endroit. Bien que dentiste de profession, il était fermier de cœur.

C’était une propriété de quinze hectares, traversée par deux rivières, l’une tout près de la maison et l’autre à huit cents mètres. La terre était riche et fertile. On y cultivait des tomates, des plantains, des oranges, des avocats et d’autres fruits en telle quantité qu’on distribuait gratuitement la plus grosse partie des récoltes. Mon père aimait les chevaux et passait ses journées à cheval ou avec Hugo, l’entraîneur.

Quand j’étais petit, j’ai eu une grave hépatite et mes parents, me jugeant fragile, avaient toujours tendance à me protéger, mais Andrés était robuste et extraverti. Il avait une passion pour les jeux de survie. On allait piquer des bananes dans le jardin, chaparder de l’huile à la cuisine, et on faisait cuire les bananes à l’indienne sur des rochers brûlants. On fabriquait des arcs et des flèches et on chassait des pigeons qu’on plumait nous-mêmes avant de les faire rôtir. Parfois on jouait au foot, pieds nus dans la rue, aux gendarmes et aux voleurs, ou à la guerrilla et aux soldats. Les jours de grosse chaleur, on plongeait dans une énorme citerne qui servait de lavoir, avec les chiens, quelques grenouilles et tous nos amis.

En 1989, ma tante et ses quatre enfants sont venus habiter chez nous. Luche était l’aînée des mes cousins et la filleule de ma mère. Elles étaient très proches l’une de l’autre, presque comme mère et fille. Même avec tout ce monde, la maison d’Aguachica ne donnait jamais l’impression d’être pleine. Elle était tellement grande qu’on n’occupait  pas toutes les pièces, et le salon à lui tout seul était si spacieux qu’en repoussant les meubles on pouvait y jouer au foot !

Quand je vois la vie que nous menons aujourd’hui, entassés dans un petit appartement avec la crainte quasi permanente de ce qui peut nous arriver, tant d’espace et de liberté me semblent incroyables.

Je n’ai pris conscience de la guerre que progressivement. Elle était toujours là mais pendant longtemps je ne me suis pas senti vraiment concerné, comme si c’était quelque chose qui n’arrivait qu’aux autres. Jusqu’au jour où elle s’est brusquement trouvée à notre porte.

C’était en 1990 - j’avais huit ans. Cette année-là, un homme a été tué tout près de chez nous et j’ai vu son corps étendu dans la rue. Quelques jours plus tard, je jouais dans la cour avec mes cousins lorsqu’une bombe a explosé dans un immeuble voisin. On a entendu un bruit assourdissant mais aucun de nous ne savait de quoi il s’agissait. Nous restions là à regarder la fumée qui s’élevait vers le ciel quand nos parents sont sortis en courant et nous ont fait rentrer précipitamment dans la maison.

La même année, on nous a volé tout notre bétail, et on a commencé à voir arriver des hommes qui nous demandaient de leur fournir un logement, de la nourriture et de l’argent en échange de leur « protection ». Mon père a essayé de les renvoyer mais c’était difficile. Il a fini par donner l’équivalent d’environ six mille dollars en pesos juste pour avoir la paix.

En décembre 1990, nous avons fêté Noël à Aquachica. Nous étions en train de chanter quand une fusillade a éclaté dans la rue devant chez nous. Le lendemain, Andrés et moi avons compté vingt-cinq trous dans les murs de la maison. Le jour de Noël, nous avons reçu une lettre nous réclamant dix mille dollars, suivie une semaine plus tard d’un autre message avec des instructions selon lesquelles ma mère devait se rendre seule jusqu’à un certain manguier près de chez un voisin et y déposer l’argent. Une troisième lettre nous a prévenus que si nous n’avions pas payé le 12 janvier, nous devrions en « supporter les conséquences. »

Mon père a averti la police, qui a surveillé ma mère pendant qu’elle déposait la somme au pied de l’arbre. Personne n’est jamais venu chercher cet argent.

Quelques semaines plus tard, ma mère a réalisé qu’elle était suivie chaque fois qu’elle quittait la maison. Puis son frère, qui vivait aussi à Aguachica, a reçu un appel anonyme recommandant à ma mère de « faire très attention ». Enfin, quelqu’un a téléphoné chez nous en menaçant de me kidnapper. L’inconnu a même donné le nom de l’école que je fréquentais, l’école Francisco José de Caldas, une petite école privée dans un quartier résidentiel d’Aguachica.

Ma mère s’est précipitée à l’école et nous a vite ramenés à la maison mon frère et moi. Le lendemain, ma famille a quitté Aguachica pour la première fois. Mon père est parti avec nous à contrecœur. Il trouvait que ma mère dramatisait. Mais la semaine d’après, un autre dentiste d’Aguachica, Oswaldo Pajaro, a été abattu sur un chemin isolé près de la ville. Nous n’avons jamais su qui nous en voulait ni pour quelle raison. Peut-être y avait-il quelqu’un qui souhaitait s’emparer de nos terres, ou qui n’aimait pas les idées de mon père. Mais ce n’étaient que des suppositions.

La plupart des famille déplacées par la guerre sont désespérément pauvres et n’ont nulle part où aller. Elles s’entassent dans des camps ou dans des logements surpeuplés à la périphérie des grandes villes. À cette époque, ma famille avait de la chance car nous avions encore de l’argent. Nous avons loué une grande maison dans le joli quartier de San Alonso à Bucaramanga, à environ cent vingt kilomètres d’Aguachica. J’aimais bien Bucaramanga mais mon père ne s’y est jamais plu. À Aguachica il était connu, tandis qu’à Bucaramanga il y avait plus de quatre cent mille habitants et il se sentait perdu. Il disait que c’était facile pour les jeunes de s’adapter et de repartir à zéro, mais que pour lui c’était trop tard. Il a essayé de se faire une nouvelle clientèle, mais son cabinet n’a jamais bien marché, et il est finalement retourné travailler quatre jours par semaine à Aguachica.

Au bout de deux ans, en novembre 1994, nous sommes retournés à Aguachica, laissant Andrés à Bucaramanga pour finir ses études. Mon père et moi étions particulièrement contents de rentrer chez nous. Lui était persuadé que la situation commençait à s’améliorer, tandis que ma mère avait toujours peur. La suite des événements devait lui donner raison. Maintenant elle dit :

- Ce que je redoutais le plus est devenu réalité.

Mon père était sûr qu’il ne courait aucun risque car il n’avait jamais fait de tort à personne. Il craignait davantage un enlèvement pour  l’un d’entre nous, surtout pour moi. Nous avons parlé de l’attitude à adopter si cela m’arrivait. Dans tous les cas je devais me montrer respectueux envers les kidnappeurs, répondre à leur questions poliment, ne jamais essayer de m’enfuir et rester fermement persuadé que je serais bientôt libéré….

 






Juan Elias, 18 ans, La paix est la meilleure