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Il est difficile de dire quand a commencé la guerre en Colombie, mais l’assassinat du leader libéral, Jorge Gaitán, le 9 avril 1948, a marqué un tournant décisif. Depuis plus de cent ans, la vie politique était entachée de violence, et les querelles entre conservateurs et libéraux avaient dégénéré à plusieurs reprises en guerre ouverte*. Les élections de 1946 avaient laissé nombre de libéraux insatisfaits. Leur parti avait obtenu la majorité des voix, mais réparties sur deux candidats.

 Le candidat conservateur, ayant obtenu plus de voix que chacun de ses adversaires, était sorti vainqueur des élections. Les deux années suivantes furent marquées par des grèves, des émeutes et des attentats meurtriers des deux côtés. Entre-temps la popularité de Gaitan s’était accrue, particulièrement dans les villes, parmi les couches les plus défavorisées de la population. Il promettait des réformes visant à réduire l’écart entre les pauvres et les riches, et tout portait à croire qu’il serait le prochain président de la Colombie.

 Son assassinat en plein jour dans une rue de Bogotá déclencha une violente insurrection. Les émeutiers se livrèrent au saccage à travers  la capitale, détruisant une grande partie du centre-ville. Dans de nombreuses villes et villages, les libéraux et les conservateurs prirent les armes les uns contre les autres. Ce fut le début d’une guerre civile extrèmement brutale qu’on désigna bientôt du simple nom de La Violencia. En dix ans, elle fit plus de deux cent mille victimes.

 En 1958, les partis conservateur et libéral conclurent une trêve et signèrent le Pacte du Front national qui instituait le principe de l’alternance au pouvoir pendant seize ans. Le Pacte interdisait tout autre parti, y compris celui des communistes qui avaient pourtant combattu aux côtés des libéraux. Mécontents d’être exclus du pouvoir politique, les communistes renforcèrent leur contrôle sur les territoires conquis durant la guerre, principalement dans les zones les plus pauvres du sud et de l’est. Encouragés par le succès de la révolution de Fidel Castro à Cuba, ils commencèrent à constituer des « groupes d’autodéfense » recrutés parmi les paysans. En 1964, l’armée et l’aviation colombiennes lancèrent une attaque massive contre certains de ces territoires rebelles. Les communistes réagirent aussitôt en créant les Forces Armées  Révolutionnaires de Colombie (les FARC). La guerrilla était née et elle n’a pas cessé depuis.

 Les guerrillas gagnèrent peu à peu la sympathie de quelques intellectuels et d’une grande partie de la population rurale pauvre qui avait le sentiment de n’être pas représentée politiquement. En 1974, l’un de ces mouvements, le M-19, s’empara de l’épée de Simon Bolivar, le héros national, en jurant de ne la restituer que le jour où serait réalisée la société juste et équitable promise par celui-ci. Le M-19 avait de nombreux partisans, même au sein des classes moyennes. Mais lorsqu’en 1985 ils s’attaquèrent au Palais de Justice, siège de la Cour Suprême, l’armée réagit de façon brutale. Il y eut plus d’une centaine de morts, dont onze juges suprêmes.

 Dans les années 1980, la classe la plus fortunée continua à s’enrichir, tandis que la société colombienne se désagrégeait sous l’effet de la violence et de l’absence d’un gouvernement efficace dans de nombreuses régions. La culture et le commerce de la drogue prospéraient, faisant la fortune de certains. Les FARC taxaient les fermiers qui cultivaient les plantes interdites et, soutenue par ces nouveaux revenus, la guerre prit de l’ampleur. Pour financer ses opérations, la guerrilla avait également recours aux enlèvements avec demande de rançon. Le nombre de victimes d’enlèvements ne cessait de s’accroître, passant de 550 dans les années 1970 à plus de trois mille dans les années 1980 et à plus de mille six cents après 1990.

 Les Colombiens fortunés engageaient depuis longtemps des groupes paramilitaires pour leur protection personnelle et celle de leurs biens. Dans les années 1980, ces groupes qui recevaient un important soutien financier des trafiquants de drogue se sont mis à attaquer tout élément dit « subversif » soupçonné de soutenir la guerrilla, notamment les gens qui s’occupaient des pauvres ou des droits de l’homme - responsables de communautés,  professeurs, syndicalistes, médecins, hommes de loi et prêtres. Beaucoup d’entre eux furent assassinés ou reçurent des menaces et furent obligés de quitter leur pays. Jusqu’en 1989, l’armée coopérait ouvertement avec ces groupes paramilitaires. Ensuite, ces groupes ayant été déclarés illégaux, certaines unités continuèrent à les soutenir clandestinement.

 À la fin des années 1990, les FARC et le ELN**, autre mouvement de guerrilla, comptaient au total plus de vingt mille combattants et contrôlaient environ quarante pour cent du pays. Les groupes paramilitaires, pour leur part, en avaient près de dix mille et se renforçaient de jour en jour. D’un côté comme de l’autre, les enfants  étaient recrutés en grand nombre.

 En 1982, le président Betancur engagea un processus de paix. Il

réussit à conclure des accords avec plusieurs mouvements de guerrilla,

notamment les FARC. Des milliers de guerrilleros déposèrent les armes et beaucoup adhérèrent au parti de l’UP (Union Populaire). Mais au cours des dix années qui suivirent, plus de deux mille membres de l’UP furent assassinés par les groupes paramilitaires, et le processus de paix de Betancur prit fin en 1985 avec l’attaque du M-19 contre le Palais de Justice.

 En 1989, le président Barco réussit à convaincre le M-19 et plusieurs autres mouvements de guerrilla de rendre les armes et de réintégrer la vie civile. Le M-19 accepta même de restituer l’épée de Simon Bolivar et participa, en 1990, à l’élaboration d’une nouvelle constitution nationale qui se révéla une des plus libérales du monde. Cependant le chaos créé par la guerre rendit impossible l’application de cette constitution. Entretenue par le commerce de la drogue et les rivalités entre les guerrillas et les groupes paramilitaires, la guerre, de plus en plus violente, continua à faire rage.

 En 1998, poussé par un vaste mouvement de la société civile en faveur de la paix (notamment le Manifeste des enfants), le président Andrés Pastrana fit une troisième tentative pour rétablir la paix. Il commença à négocier avec les FARC tandis que des représentants de la société civile rencontraient l’ELN, à Mayence en Allemagne. Entre autres promesses, l’ELN accepta de mettre fin aux enlèvements.  Mais, peu de temps après, ils kidnappèrent toute la congrégation de l’église La Maria à Cali, au beau milieu de la messe, et il fallut plus d’un an pour obtenir la libération de tous les otages.

 En 1999, Pastrana dévoila le Plan Colombie, un vaste programme de plusieurs millions de dollars destiné à lutter contre le commerce de la drogue, stimuler l’économie et renforcer les droits de l’homme et la démocratie. Grâce à ce programme, il obtint un soutien international et des fonds des États-Unis et de l’Union européenne. Beaucoup de gens à l’intérieur et à l’extérieur de la Colombie craignent cependant que le Plan ne fasse une trop grande part au soutien militaire pour réussir à rétablir la paix. Les pourparlers continuent, mais les massacres, les mutilations, les disparitions et les enlèvements n’ont pas cessé pour autant.

 Interrogeant le président Pastrana en mai 1999, je lui ai demandé quel était, selon lui, le plus grand obstacle à la paix. Il m’a répondu : le scepticisme. Après quasiment un demi-siècle de guerre, après tant de trahisons et d’échecs, il n’est peut-être pas surprenant que le peuple ne croie plus guère à la paix. Les témoignages des jeunes que vous allez découvrir dans cet ouvrage n’en ont que plus de valeur.

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 * Ces querelles avaient pour origine de profondes divergences politiques - les conservateurs, très liés à l’Église catholique, souhaitaient un gouvernement central fort. Les libéraux voulaient, au contraire, un gouvernement décentralisé et la liberté religieuse.  Les deux partis avaient des sympathisants dans toutes les provinces du pays, tant parmi les pauvres que les riches et, lorsqu’il était au pouvoir, chacun accordait à ses partisans des faveurs et des avantages économiques auxquels il était difficile de renoncer quand le pouvoir changeait de mains.

 ** Ejercito de Liberacion Nacional, ou armée de libération nationale.

        

Sara Cameron

New York, mars 2001



Histoire du conflit colombien